Denuvo : L’anti-piratage et anti-cheat incompris ? Décryptage des polémiques

Origine de l'article : PRESSE NUMERIQUE .

Dans la lutte contre le piratage, beaucoup se sont cassés les dents. Mais Denuvo lui, c’est les pieds qu’ils cassent. Aux hackers comme aux joueurs. Depuis 2014, son logiciel anti-piratage (par la suite étoffé d’une solution anti-triche) a mené la vie dure aux meilleurs “crackeurs” de la toile. Mais les gamers PC ont remarqué des pertes de performance pour les titres qui en sont équipés. Qu’en est-il vraiment ? Nous avons décrypté les polémiques et interviewé les personnes derrière Denuvo.
Récemment, c’est sur Doom Eternal que le nom de la firme autrichienne a fait du bruit. Pour protéger ses parties multijoueur, id Software a fait appel au logiciel anti-cheat de Denuvo. Un choix qui se comprend. Après avoir contrecarré les plans des meilleurs hackers de la planète entre fin 2014 et 2017 avec sa solution anti-piratage – une réussite bien plus contrastée à présent -, la société est partie en vendetta contre les tricheurs. “Le problème croissant (du cheat, ndlr) diminue l’attrait de tout jeu, ce qui oblige les joueurs légitimes à se tourner vers d’autres titres” écrivait l’année dernière Irdeto, société mère de Denuvo, sur son site officiel. Mais le mariage entre Doom et la firme a tourné court. Le titre s’est débarrassé du logiciel anti-triche dès sa première grosse mise à jour.
Performances au rabais
La raison ? De la bouche même d’id Software : parce que des milliers de joueurs étaient mécontents. Lorsque Doom Eternal a accueilli la solution contre les tricheurs dans le cadre de son Battle Mode courant mai, le titre a soudain fait l’objet de très nombreux avis négatifs sur Steam, alors que les critiques étaient jusqu’alors très positives. En un jour, plus de 6.500 personnes ont exprimé leur colère. La quasi-totalité reproche à Denuvo d’avoir réduit les performances du fast-FPS sur leur bécane. Sur Twitter, Raphaël nous a détaillé les problèmes qu’il a rencontrés :
Depuis l’ajout de Denuvo, j’ai voulu réinstaller le jeu pour tester le Battle Mode et refaire la campagne. Une fois le jeu démarré, un pop-up me fait comprendre que Denuvo n’a pas réussi à reconnaître mes périphériques et a supprimé ma sauvegarde et mon niveau en ligne. Malgré ça, je lance une partie et subis une perte globale de framerate et des temps de chargement beaucoup plus longs. Le jeu tournait à 144 FPS en Ultra day one mais aujourd’hui, beaucoup de pertes m’obligent à réduire mes paramètres en Haut pour tenir la même vitesse. Je n’ai toujours pas testé le Battle Mode et j’ai à présent désinstallé le jeu – Raphaël, joueur PC ayant rencontré des problèmes sur Doom Eternal avec Denuvo
D’autres joueurs que nous avons interviewés ont décrit des problèmes similaires. Du côté de Corentin, Doom Eternal ne pouvait tout simplement plus se lancer après l’arrivée de Denuvo. “Erreur d’écriture lors de la mise à jour” explique-t-il. Et Camille a constaté que le jeu mettait “extrêmement longtemps” à se lancer (plusieurs minutes). Il affirme : “Depuis que l’anti-triche a été retiré, c’est redevenu nickel”.
A qui la faute ?
Mais est-ce vraiment la faute de Denuvo ? Pas pour Marty Stratton, Producteur Exécutif chez id Software. Selon lui, les problèmes de performance survenus en mai sont en réalité liés à un changement apporté au code du jeu, au niveau de la RAM Vidéo. C’est en tout cas ce qu’il affirme dans les colonnes de PC Gamer. Et alors pourquoi le jeu s’est de nouveau mis à tourner comme un charme ? Toujours d’après Stratton, parce qu’id Software a corrigé la modification du code lors de la première grosse mise à jour de Doom Eternal. Au même moment où l’anti-cheat a pris la porte. De son côté, Denuvo corrobore cette version des faits :
Notre technologie est mixée avec des titres qui sont mis à jour, ajoutent de nouvelles fonctionnalités (…) Donc des fois oui, vous pouvez avoir une dégradation des performances mais qui n’a rien à voir avec Denuvo. Juste parce que l’éditeur a fait quelques changements avec son moteur. Et bien sûr, les joueurs ne peuvent pas savoir avec certitude d’où ça vient (…) Tout ce qu’ils voient, c’est une mise à jour, et que soudain, les choses ne fonctionnent pas comme prévues. Et c’est une conclusion possible et logique pour eux (d’accuser Denuvo, ndlr). Mais c’est une mauvaise interprétation de ce qu’il se passe vraiment. C’est pour ça que nous sommes contents que Bethesda (qui édite Doom Eternal, ndlr) ait clarifié la situation – Steeve Huin, Vice-Président du développement du business, marketing et des partenariats stratégiques à Irdeto (société mère de Denuvo)
Le PDG de Denuvo, Reinhard Blaukovitsch, que nous avons aussi interviewé, concède toutefois que son anti-cheat surcharge un minimum le processeur des PC. “C’est parce qu’on utilise un driver kernel (qui a accès au noyau du système d’exploitation, ndlr) explique-t-il. « Ce driver, il s’active dès que vous commencez une partie multijoueur et il surveille ce qu’il s’est passé seulement pour ce jeu”.
Une méthode qui a créé d’autres inquiétudes. Le kernel est en effet le dernier rempart qui protège les données d’un ordinateur, et une brèche pourrait exposer les informations privées des joueurs. Et même si Denuvo n’équipe désormais plus Doom Eternal, la firme s’est voulue rassurante sur le sujet. “Nous avons passé toutes les exigences de Bethesda en matière de sécurité” nous a indiqué Blaukovitsch. Une information confirmée par Marty Stratton.
Mauvaise réputation
Dans les faits, que ce soit la faute d’id Software ou de Denuvo, les baisses de performance rencontrées par les joueurs sur Doom Eternal sont très souvent bénignes. Les cas que nous avons rassemblés et qui font état de sauvegardes supprimées ou d’erreurs d’écriture sont évidemment plus dommageables. Mais la plupart des comparo “avant / après Denuvo” mettent en évidence des chutes de FPS quasi-imperceptibles. Il ne faut ainsi pas oublier que le monde du PC regroupe des machines très différentes. Et que des problèmes peuvent rapidement survenir à cause d’un jeu qui n’est pas à l’aise avec un certain modèle de processeur ou de carte graphique, tout simplement parce que le titre est mal optimisé.
Partant de là, difficile de rejeter complètement la faute sur Denuvo. Mais la colère des joueurs pour le cas Doom Eternal s’inscrit dans une longue descente aux enfers en matière d’image pour la firme. Car avant son anti-triche, il y a eu son anti-piratage. Une protection contre les pirates d’abord particulièrement redoutable d’ailleurs. Comme le détaille Overlord Gaming sur Youtube, le logiciel de Denuvo a mis de sérieux bâtons dans les roues aux hackers du monde entier du jour au lendemain. En 2014, Lords of the Fallen – l’un des premiers jeux à bénéficier de l’anti-piratage – est resté inviolé pendant plus de huit mois. Du jamais-vu à l’époque. Le secret de la firme ? Sa technologie qui réécrit sans cesse les données du jeu qu’elle protège. Ce qui complique considérablement la tâche des « crackeurs ». Pour dire, les hackers de 3DM, pourtant très réputés dans le milieu, ont même déclaré forfait face à la protection de Juste Cause 3. Pour un temps du moins.
Mais courant 2017, la réputation de Denuvo change. Certains jeux, comme Mass Effect Andromeda ou le reboot d’Hitman, retirent la protection Denuvo après quelques mois (ils n’en ont plus besoin car l’anti-piratage les a immunisé suffisamment longtemps pour exploiter leur potentiel commercial) et les joueurs mettent le doigt sur les fameux écarts de performance, qui semblent plus significatifs sur l’action-RPG de Bioware. En parallèle, des rumeurs circulent à propos d’écriture excessive sur les disques durs à cause de la technologie Denuvo (« c’est faux » nous a dit la firme). En novembre 2017, Ubisoft fait même une sortie médiatique pour assurer que non, Denuvo ne ralentit pas la version PC d’Assassin’s Creed Origins (ce que fera également 4A Games avec Metro Exodus). Et en avril 2018, Katsuhiro Harada, papa de la série Tekken, affirme publiquement sur Twitter que les chutes de FPS sur le septième épisode sont dus à la solution anti-piratage de Denuvo. Par la suite, la protection contre les hackers se fera beaucoup moins efficace, même si le récent Anno 1800 est protégé depuis plus d’un an.
Sur Tekken 7, quand on a implémenté notre anti-piratage, on a choisi par erreur une fonction critique, parce que notre logiciel de l’époque n’était pas aussi performant qu’il l’est maintenant (pour trouver l’emplacement idéal dans les fichiers, ndlr). C’est ça qui a causé le ralentissement. On a tout de suite corrigé le problème avec un fix et tout était réglé – Reinhard Blaukovitsch, PDG et fondateur de Denuvo
Façon de faire
Mais Denuvo nous l’assure : en temps normal, son anti-piratage n’a aucun impact sur les performances d’un jeu, malgré une légère hausse des temps de chargement. Dans chaque titre, la firme intègre sa protection au niveau d’une fonction “non-critique”. “Et étant donné qu’on ne touche à aucune fonction in-game, le jeu est censé tourné de la même manière qu’il soit protégé ou non” affirme Reinhard Blaukovitsch. “On travaille très étroitement avec l’éditeur d’un jeu. On fait des tests pour être sûr que l’on atteint ce résultat”. D’après Denuvo, ces tests sont menés à chaque fois qu’un jeu utilise sa technologie.
Pour ce qui est des nombreux comparo « avant / après Denuvo » qui ont fleuri en ligne, le PDG en appelle à la prudence – et à raison. Souvent, rien ne permet d’affirmer que les deux images sont issues d’une version scrupuleusement identique d’un jeu avec pour seule différence le retrait de Denuvo. Pour le cas de Doom Eternal, le rétropédalage sur le code du jeu et le départ de l’anti-triche ont été faits au même moment. Et constater une différence plusieurs mois après la sortie d’un jeu lorsque la technologie est retirée fait difficilement office de preuve, car des mises à jour ont très certainement été ajoutées entre temps. Reinhard Blaukovitsch affirme même avoir vu des vidéos comparatives avec d’un côté Denuvo, de l’autre une version crackée d’un titre.
“Pensez-vous que vous faîtes l’objet d’une incompréhension de longue date de la part des joueurs ?” avons-nous donc demandé à Denuvo. “Oui” répond Steeve Huin. Ce que le PDG a ensuite complété : “Il y a une toute petite minorité qui essaye de créer une image négative de notre technologie. Et en face, il y a des millions de joueurs qui n’ont pas de problème lorsqu’ils jouent à des jeux avec Denuvo”.

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